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Faisons le poing... non, le point. le 3 mars 2014 par Laurent

La société civile n’est guère concernée par le théâtre. Outre que 10% à peine de la population fréquentent les théâtres, il faut savoir que ces 10% se divisent eux-mêmes en autant de styles de théâtre, explorés dans autant de théâtres différents - si bien qu’il est devenu rarissime de trouver, dans une salle, un public représentatif de la mixité sociale du pays.

(Il ne semble guère possible de trouver une pièce de théâtre qui rassemble, dans un théâtre qui rassemble, autour d’acteurs qui rassemblent. Lorsque le théâtre public parvient à produire un auteur qui rassemble (Molière) pour un coût de fauteuil abordable, la majeure partie de la société civile ne passe pas le seuil : le théâtre l’intimide par sa communication abstraite, la difficulté d’acquérir une place (abonnement, réservation), le manque de personnalisation de son accueil ; l’auteur l’intimide (ou l’ennuie, ce qui revient au même) par le caractère sacré que lui prêtent les spectateurs majoritaires (enseignants, artistes), et par le traitement chargé de références qu’en font les metteurs en scène en place ; enfin les acteurs l’intimident par le fait qu’elle ne les connaît pas - sensation renforcée par leur jeu peu enclin à la communication avec le public. Lorsque c’est le théâtre privé qui parvient à produire un auteur qui rassemble (Yasmina Reza, Eric Emmanuel Schmitt, Jean-Claude Grumberg), la majeure partie de la société civile ne passe pas non plus le seuil : elle est exclue par la cherté du fauteuil, les surcoûts générés par le vestiaire-programme-pourboire (ou la gêne qu’on a de l’ignorer), l’intimidation causée par la vieillesse du public (cet argument est souvent valable pour le théâtre public), et le peu de dynamisme de mises en scènes davantage centrées sur un acteur-tête d’affiche que sur l’invention scénique et l’énergie de troupe.)

Il est particulièrement notable que le théâtre public n’a pas su générer, ces trente dernières années, des auteurs et textes dignes de prétendre à un théâtre populaire (et ce malgré la mise en place de nombreuses bourses et résidences d’écriture). Ceci paraît aller dans le même sens que la tendance à financer les metteurs en scène pour leur aptitude à gérer la sophistication grandissante des moyens techniques du plateau, davantage que pour leur talent à renouveler la complicité entre les comédiens et les spectateurs. Toujours dans le même sens : les anciennes troupes régionales qui assuraient le lien, sur le terrain, entre la population et le théâtre, ont été remplacées par des compagnies représentées par leur seul metteur en scène (autour duquel gravitaient quelques comédiens intermittents), et ces compagnies ont à leur tour été fragilisées au profit de coups théâtraux médiatiques, dont l’éclat va de pair avec la dépersonnalisation des équipes artistiques. En bref : peut-on encore espérer un théâtre populaire dans un contexte où la population d’un territoire ne connaît ni auteur, ni metteur en scène, ni comédiens ? Car nous en sommes là. Il n’est que d’ouvrir n’importe quelle plaquette de théâtre aujourd’hui : ce qui fait le dynamisme des programmations est la variété des artistes (non les retrouvailles régulières avec les mêmes, comme il le faudrait pour établir une complicité), et la nouveauté des formes (non l’approfondissement d’un seul langage théâtral, qui seul nous permettrait de prétendre à une vraie communication).

Disons-le simplement : c’est le fonctionnement du théâtre (en tant que bâtiment) qui l’a emporté sur la fonction du théâtre (en tant que lien entre artistes et population). Un artiste ne passe qu’une journée dans un théâtre, quand une équipe administrative et technique y passe toute son année. Cette étrangéisation de l’artiste dans le théâtre, s’aggrave de l’évolution d’une économie de ce théâtre, qui consacre chaque année une portion moins importante de son budget à la diffusion artistique, et moins importante encore à la création. (Je ne donnerai pas de chiffre : ça fait trop peur.) Ne vous y trompez donc pas : vous avez la possibilité d’aller voir un tas d’artistes, et des bons, et toute l’année, dans un tas de théâtres pas loin de chez vous. Mais on ne vous donne pas les moyens de nouer avec eux une relation. Et comme ces artistes sont tous tributaires d’un système culturel qui demande avant tout à être conforté par eux, ils ne pourront pas non plus prendre le risque de nouer avec vous un lien durable. Dès lors, les nouveaux textes, mises en scènes et performances d’acteurs, sont le reflet, au pire, de la sujétion à un système culturel, et au mieux, de l’ego des artistes. Témoin ces textes contemporains qui ne vous parlent pas, ces mises en scènes uniquement préoccupées de mise en scène, ces acteurs dont le jeu tourne en rond sur le plateau.

Mon tableau noir est dressé. Je n’ai plus qu’à y écrire à la craie blanche. Le théâtre conserve le potentiel qu’il a toujours eu : il est un formidable outil de mixage social. Il offre la possibilité d’éprouver physiquement que nous pouvons nous rassembler par centaines, pendant deux heures dans un même espace, côte-à-côte, tous âges et origines sociales confondues, et respirer ensemble, nous émouvoir, rire, réfléchir, rêver (pas forcément tous aux mêmes moments), autour d’un même objet. Ce n’est pas grand chose, direz-vous ? Alors, dites-moi où vous le voyez à l’œuvre. C’est trop rare pour ne pas être urgent : nécessaire à la cohésion sociale. Ce rassemblement populaire est possible à condition que l’objet artistique qui réunit ait l’ambition de s’adresser à tous, et donc, de parler de tous. C’est possible, et j’ajouterai que ce n’est pas sorcier. Encore faut-il être assez nombreux à le vouloir.

Repartir de la société civile, agiter avec elle les sujets qui l’agitent, faire improviser amateurs et professionnels, mixer les formes d’expression artistique, travailler la cohésion et la concision, remettre ça en jeu dans l’espace public, de là bâtir une nouvelle comédie humaine... je réfléchis à tout ça, et je le remettrai à l’œuvre dans un contexte approprié.

Je vous tiens au courant.

Laurent Rogero

6 Cours de Tournon
33000 Bordeaux
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