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ce qui devait arriver le 16 septembre 2011 par Laurent

Comme chaque début de saison, je fais le tour des plaquettes des théâtres, et je constate le recul du théâtre, au profit du cirque, de la danse, des arts de la rue, de l’art numérique. Je me dis que si le théâtre s’est ainsi fait "doubler", c’est qu’il travaille depuis trente ans à se diviser. En effet, depuis les années Lang, le théâtre se divise de plus en plus nettement entre amateurs et professionnels, entre secteur public et secteur privé, entre classiques et contemporains, entre théâtre de texte et théâtre visuel, entre théâtre de metteurs en scène et théâtre d’acteurs, entre grandes salles et petites salles, haute technologie et bouts de ficelles, prise de tête et dessous de ceinture, etc, chaque nouveau théâtre pouvant emprunter à plusieurs catégories à la fois. La division ne me paraît pas en soi un mal, et je comprends que chacun - producteur, consommateur, organisateur - ait voulu aller vers ce qu’il préfère dans le théâtre. Mais songe-t-on à ce que l’on perd dans cette division ? A se retrouver dans des théâtres qui parlent de tout en particulier, on court le risque de n’entendre parler de rien en général. En faisant un théâtre qui s’adresse à tel type de public, sur tel sujet, avec telle esthétique, et avec le dialecte propre à ce microcosme, on court le risque non seulement de n’être pas compris de la société entière, mais encore de ne donner qu’un infime reflet de cette société. Je pense que si le théâtre disparaît des plaquettes de spectacles, c’est qu’il a abandonné son premier rôle : faire un grand dessin de la société pour un large panel de la société. Ce rôle était celui du théâtre depuis les Grecs antiques jusqu’à Jean Vilar, en passant par Shakespeare et Molière ; cet aspect de la mission théâtrale recouvre évidemment le rôle social et politique du théâtre. Pourquoi le théâtre aurait-il délaissé ce rôle ? Probablement parce que la société comme le politique n’ont pas un intérêt suffisant à se rassembler devant un grand dessin de la société. Cela bouscule trop d’habitudes individuelles. On préférera donc un théâtre individualiste, qui s’adresse à chacun en particulier plutôt qu’à tous en société. De fait, à l’heure actuelle personne, ni à droite ni à gauche, n’a l’idée de promouvoir un théâtre qui rassemble. Et personne, parmi les spectateurs que je côtoie, ne se plaint de ne voir dans la salle que des gens de même catégorie sociale.

Je cite l’historien Pierre Rosanvallon, qui répond à une interview publiée dans le Télérama de cette semaine : "Il faut veiller à produire une nouvelle communalité, à "refaire société". C’est un préalable obligatoire, selon moi, à toute reconstruction de l’Etat-providence, aujourd’hui en voie de décomposition avancée. Produire du commun, donc, en s’assurant par exemple que la politique de la ville reprenne une place centrale dans la politique sociale de la gauche. (...) Aujourd’hui, les espaces fréquentés aussi bien par les riches que par les pauvres se font rares, de même que les expériences de vie commune (à l’exception peut-être des stades de foot)." J’ai toujours vu le bâtiment théâtre comme un espace devant être fréquenté par les riches et les pauvres, et l’objet théâtral comme une expérience de vie commune. Or j’ai bien vu que, si les salles de spectacle, dit-on, font plus de spectateurs que les stades de foot, elles ne réunissent pas pour autant les riches et les pauvres, et ne leur font rien vivre en commun.

Il se trouve qu’en parallèle de mon activité théâtrale, j’écris un scénario de long métrage. Au milieu du travail sur les dialogues, je me suis suspendu, frappé. (Je précise qu’un scénario se présente comme une suite de dialogues agrémentés de didascalies expliquant les actions ou le contexte visuel - donc quelque chose de très proche d’un texte de théâtre.) Je me suis dit : "Voilà une histoire comique avec ses moments de drame, croisant plusieurs sujets de société (tourisme, retraite, escroquerie, communication père/fils, inégalité riches/pauvres, etc.), confrontant huit personnages d’âges différents et de psychologie distinctes, parlant une langue très quotidienne qui laisse échapper des traits d’esprit et des éclairs de lucidité, bref une histoire plaisante pour un grand public. A quel théâtre est-ce que je pourrais vendre ça ?" A aucun. Le théâtre public n’en voudrait pas (trop populaire, trop facile, déjà vu), ni le théâtre privé (trop de monde sur scène, donc trop cher). Pour une pièce aujourd’hui, prenez une belle histoire, bien écrite, bien jouée, bien montée, qui parlerait d’un sujet concernant beaucoup de monde et qui s’adresserait à un large public : tous ces arguments réunis valent moins qu’un seul qui DISTINGUERAIT votre pièce. Comme : c’est une vedette de cinéma qui joue le premier rôle. Ou : le décor est d’un plasticien de renommée internationale ; ou : les effets vidéo sont à la pointe de la technologie ; ou : l’histoire horrible dont il est question a réellement été vécue par la personne qui joue ; ou : le metteur en scène est une pointure mondiale ; ou : le sujet recouvre pile ce dont on parle au journal télévisé depuis plusieurs mois ; etc. Si vous tenez l’un de ces arguments, votre pièce trouvera sa place. Même si la pièce dans son ensemble est médiocre, elle aura fait sensation, et de toute façon cette sensation sera bientôt effacée par un autre spectacle à sensation. Ainsi voyez-vous un théâtre qui sans cesse se distingue par son originalité, et qui non seulement s’oublie très vite, mais encore rassemble très peu (au sens "rassemblement de société", pas au sens "on a fait 98% de remplissage"). On préfère donc un théâtre qui distingue à un théâtre qui rassemble. Bon. Toujours pas moi.

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