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Ce mois-ci, je suis allé jouer Dom Juan au Nigéria, au Bénin, au Togo, et L’Enfant sur la montagne dans le grand sud-ouest français. Ces tournées en solo sont particulièrement fatigantes, et particulièrement riches de sensations. Je vous en livrerai certaines - dans le désordre - avec l’espoir, une fois de plus, que ces pensées livrées ne servent pas seulement à me délester avant de reprendre la route le coeur allégé, mais aussi à soutenir les efforts de ceux qui veulent penser le théâtre de notre temps.
Les représentations scolaires sont un vrai dilemme. Je n’en fais pratiquement plus, parce que je ne crois plus à leur utilité - quand bien même je comprends les raisons de ceux qui les défendent. Une réflexion qui m’a été faite la semaine dernière résume bien, je trouve, la situation. Une jeune femme qui travaille dans un théâtre a vu ma pièce avec des collégiens l’après-midi, avec un public familial le soir. Finalement, elle me demande : "Tu as dit ce soir certaines choses que tu n’as pas dit cet après-midi, n’est-ce pas ?" Et je n’avais rien changé au texte. Qu’est-ce à dire ? Les collégiens étaient assez sages, ils n’empêchaient pas vraiment d’écouter le spectacle, mais une partie d’entre eux n’avait pas envie d’être là. Or c’est une curieuse loi du spectacle vivant : une minorité de spectateurs fermés aura plus tôt fait de fermer une majorité de spectateurs réceptifs, qu’une majorité de spectateurs réceptifs d’ouvrir une minorité de spectateurs fermés.
J’ai joué aussi pour un public très familial, moitié adulte, moitié enfants de tous âges. D’ordinaire, c’est le public que je préfère, et c’est pour lui que je travaille : je m’efforce de faire des spectacles à plusieurs niveaux de lecture, pour que chacun y trouve matière à éveil et divertissement. Mais là, quand même, j’avais peur : il y avait un peu trop de tout-petits. Ce fut une vraie surprise : les petits ont réagi à des moments drôles ou poétiques, comme je m’y attendais, mais ils ont aussi manifesté de vives réactions à des moments où il était plutôt question de faits de société - moments que je destinais plutôt aux adultes. Moi-même, qui prétends faire un théâtre qui rassemble, j’opérais à l’intérieur de la représentation cette compartimentation des publics que je fustige chez d’autres ! Or l’expérience me l’a prouvé : rassemblez un public apparemment hétérogène, et pourvu qu’il ait en partage le désir de spectacle, son hétérogénéité-même deviendra la richesse grâce à laquelle un spectateur aura accès à la compréhension du monde par un autre spectateur.
Je pense que certains opérateurs nous préparent une réforme : la suppression des affiches de spectacle. A tout le moins, certains d’entre eux ne posent plus dans la ville les cinquante affiches que nous leur envoyons. Certains prétendent que ça n’a plus d’utilité : les spectateurs seraient surchargés d’images et ne liraient plus les affiches, mieux vaut communiquer par radio et presse au bon moment, ou par mail et prospectus aux bons endroits. J’y vois un signe inquiétant : le repli de certains opérateurs sur un public ciblé, acquis ou facile d’accès, l’abandon d’un constant effort de rassemblement du peuple, et la perte de confiance dans une population peu visée par le milieu culturel, qui sait faire le tri dans les images, et qui peut faire le choix d’aller voir un spectacle où on ne l’attendait pas.
La politique culturelle française marche à l’excellence artistique : c’est une des principales raisons pour lesquelles nous n’avons pas de théâtre populaire. Tout le monde veut de l’excellence : le gouvernement pour briller à l’international, l’opérateur culturel pour être le premier donc le meilleur, le public averti pour se distinguer du vulgaire. Ce rapport à la culture est très marqué par les valeurs de la société marchande. Rapprochons le spectacle d’un produit comme le textile. Le problème, c’est qu’on a beau investir, le spectacle populaire ne rapporte pas comme le prêt-à-porter. Décidément, il vaut mieux investir dans l’excellence : comme dans la haute-couture, il n’y a pas beaucoup d’acheteurs, mais ils ont les moyens, et tu m’a vu, maman : je fréquente l’élite de la nation.
Ce qui manque le plus au théâtre, c’est le sens du sacré. Dieu est mort, qui nous rassemblait devant l’autel. L’idéologie est morte, qui nous rassemblait devant la représentation de la société. Pour l’heure, le spectateur qui paie son billet n’a plus guère le sentiment qu’il va vivre un moment important, la jeune femme qui déchire les billets n’a plus guère le sentiment qu’elle participe d’une aventure humaine, l’artiste qui se prépare en coulisse n’a plus guère le sentiment qu’il fait quelque chose de nécessaire à la société. Mais tous les trois ont une chose en commun : ils espèrent mieux.
Le prochain rendez-vous du théâtre avec le sacré sera la conscience de notre humanité.
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