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Nous venons de donner dix-sept représentations du Cid : à Bayonne, Mérignac, Créon, Agen, Les Ulis, Saint-André de Cubzac et Bordeaux. Les dix dernières ont eu lieu au Théatre national Bordeaux Aquitaine, salle Jean Vauthier, dix fois remplie ! Le public, le plus généralement, suit le spectacle avec une grande attention, réagit volontiers aux effets comiques du texte, et applaudit avec chaleur. Le commentaire le plus fréquent porte sur la facilité avec laquelle on comprend l’histoire, sur la façon dont le propos de Corneille parvient directement aux spectateurs.
Les professionnels semblent plus divisés. Les uns ont réagi comme les autres spectateurs, ou ont jugé que la réaction des spectateurs était une raison suffisante pour juger le spectacle bon. Les autres sont beaucoup plus réservés sur la mise en scène et le jeu, jugés faibles. Je vais essayer de donner mon avis sur cet avis - non pour régler je ne sais quel compte (je suis trop occupé à mordre la vie pour garder ne serait-ce qu’une dent contre quelqu’un), mais pour donner un aperçu du contexte dans lequel un spectacle d’aujourd’hui est monté, et jugé.
Repartons de cet avis critique : la mise en scène n’est pas frappante, le jeu des acteurs non plus. Le fait est que le plus souvent, je donne à voir des mises en scène plus frappantes (ou spectaculaires, ou originales). Ce n’était pas mon but avec le Cid. Avec ce spectacle, j’ai souhaité subordonner la mise en scène à la relation entre les acteurs et les spectateurs. J’ai parié que, d’un échange sans intermédiaire entre acteurs et spectateurs, naîtrait une intimité qui donnerait immédiatement accès au texte de Corneille. Et je maintiens le pari.
Voyons le contexte. Depuis vingt ans, on n’accède plus au théâtre public que par l’intermédiaire de la mise en scène. (Pour le théâtre privé, c’est différent.) Et depuis vingt ans, l’histoire de la mise en scène est surtout une course à l’excellence et à la nouveauté, la première étant souvent assimiliée à la seconde (savez-vous que vous pouvez obtenir des subventions par le simple fait d’utiliser de la technologie de pointe dans votre spectacle ?). Par un formidable raccourci, toute mise en scène hors mode est has been, et tout spectacle où le metteur en scène s’efface derrière les acteurs, du divertissement pour les couches populaires. (Il y a évidemment, derrière tout cela, un mépris à peine caché pour - excusez le pêle-mêle - le théâtre privé, le théâtre traditionnel, le conte, le théâtre de masques et de marionnettes, le café-théâtre, le théâtre amateur, ou tout ce qui peut ressembler à du théâtre populaire.)
Dans ce contexte, il est très difficile de faire naître (et surtout de faire grandir) un bon spectacle proposant autre chose que de faire admirer un objet signé par un metteur en scène qui en aurait réglé tous les effets avec ses collaborateurs. Je parle de faire naître un spectacle qui serait avant tout une rencontre entre des spectateurs et des acteurs, lesquels ne seraient pas au service du spectacle, mais se serviraient du spectacle pour prolonger et exalter la rencontre. (Ce théâtre-ci n’a rien de nouveau : il est probablement vieux comme la Grèce.) Je soutiens que ce théâtre pourrait exister - si les acteurs le voulaient.
Car l’autre grande difficulté, liée à l’Histoire, c’est la disposition de l’acteur. Le siècle passé a vu opérer une importante mutation chez l’acteur : depuis quelques générations à peine, il a intégré l’idée que pour survivre, il lui suffisait d’obéir au metteur en scène. (C’est flagrant : dans le grand théâtre comme dans la petite compagnie.) Mais en délaissant sa vie de loup pour une vie de chien, l’acteur a perdu l’essentiel de sa liberté. Résultat : l’acteur obéit à son maître au lieu d’agir sur la société. Ainsi, aujourd’hui, en proposant à l’acteur d’assumer un échange libre et direct avec les spectateurs (c’est-à-dire la société), on s’expose au risque de le voir dépérir - tel un chien dans une forêt.
Evidemment, il y a des exceptions. Il reste de vieux loups solitaires : le vieux loup solitaire peut prendre n’importe quel texte, se mettre seul en scène et ravir toute une salle - les grands acteurs aujourd’hui ne s’en privent pas. Il y a aussi des loups égarés qui se retrouvent sur un plateau de chiens savants menés à la baguette - en général, le loup a tôt fait de s’enfuir ou de déchirer le metteur en scène. Le problème, avec ces loups, c’est qu’ils sont un mauvais exemple pour le chien : ils le font rêver d’aller pousser de longs hurlements solitaires à la nuit, sur les toits dominant la ville endormie, ou bien ils le font rêver de mordre la main qui les nourrit, sans pour autant lui donner le moyen ni l’espoir de redevenir libres.
Cette liberté (qu’on ne m’a appris ni dans les écoles ni sur les plateaux), j’essaie d’en donner le goût et les moyens aux acteurs avec qui je travaille. J’essaie de la prendre moi-même, pour attester que c’est possible - et surtout pour vivre une vraie expérience d’acteur. Dans ce contexte de censure, et plus encore d’auto-censure, c’est long et difficile. Mais contrairement aux apparences, liberté ne rime pas avec facilité.
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